La lettre ouverte d’Arnaud Agnel contre la proposition de loi concernant l’interdiction des enfants aux corridas

La lettre ouverte d’Arnaud Agnel contre la proposition de loi concernant l’interdiction des enfants aux corridas

La lettre ouverte d’Arnaud Agnel contre la proposition de loi concernant l’interdiction des enfants aux corridas

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La lettre ouverte d’Arnaud Agnel contre la proposition de loi concernant l’interdiction des enfants aux corridas

Madame la Députée,

J’ai longuement hésité avant de vous écrire cette lettre. Mais la situation actuelle et la menace qu’elle laisse planer sur nos enfants sont telles, qu’en tant que citoyen et homme public attaché au si beau premier mot de notre devise Républicaine, je ne peux pas me taire.

Madame la Députée, depuis l’été dernier, vous manifestez votre prise de position à propos de la corrida, et plus précisément à propos de la présence d’enfants dans le public des arènes. Votre projet, dont une proposition de loi devrait, selon toute vraisemblance, être rendue publique dans les jours prochains à l’Assemblée Nationale, viserait ni plus ni moins qu’à « interdire l’accès aux corridas pour les mineurs de moins de 16 ans ».

Madame la Députée, si elle venait à être effectivement proposée, cette proposition serait une catastrophe. Et bien que beaucoup de voix se sont déjà élevées pour exprimer des inquiétudes, je me permets, malgré tout, de vous faire part de ma position sur ce sujet.

Avant tout, je comprends, Madame la Députée, que vous puissiez n’être pas sensible à la corrida.
Je le comprends d’autant plus que vous n’êtes pas née dans une région où ce spectacle se pratique et n’y avez pas nécessairement été initiée dès votre plus jeune âge. Egalement, je comprends que vous puissiez trouver ce spectacle archaïque, cruel, barbare voire inutile. Et je comprendrais même que vous puissiez vous battre pour son interdiction – même si, d’un point de vue écologique et économique, l’abolition de la corrida serait une catastrophe – mais là n’est pas le débat.

La proposition de loi que vous vous apprêtez à faire est dangereuse à bien des égards, Madame la Députée, car elle ne traite pas de la question : interdire ou non la corrida, mais interdire ou non la corrida aux enfants. Cela pose ainsi le problème de l’éducation donnée par les parents et ce n’est pas acceptable.

Au nom de quoi doit-on interdire un moment de partage entre un Parent (au sens large du terme) et un enfant ? Voire des enfants entre eux car à l’adolescence, les enfants peuvent souvent se rendre aux arènes seuls, entre copains. Sous couvert de quel argument ? Qui dicte ce qu’on doit enseigner à nos enfants ? La prochaine étape sera-t-elle un projet de « moule éducatif » commun qui lisserait toute la société sur un même modèle ? Je ne l’espère pas.

Vous avancez les arguments de la violence et du traumatisme provoqués par la vue d’une corrida. Soit. Mais en êtes-vous si certaine ?

Pouvez-vous prouver qu’il est plus violent et traumatisant pour un enfant de moins de 16 ans de voir une corrida que d’allumer la télévision et voir des images d’attentats, de morts sur le bitume, de citoyens qui crient et se tapent dessus chaque samedi, de migrants morts noyés ? Non.
Pouvez-vous prouver qu’il est plus violent et traumatisant pour un enfant de moins de 16 ans de voir une corrida que de jouer pendant des heures à des jeux vidéos où ils doivent tuer tout le monde, regarder des sites pornographiques accessibles en deux clics et absorber des images sordides sans que les parents n’arrivent plus à avoir le contrôle ? Non.
Pouvez-vous prouver qu’il est plus violent et traumatisant pour un enfant de moins de 16 ans de voir une corrida que de voir des personnes se battre dans un stade, d’entendre des insultes pendant 90 minutes et voir des sportifs se faire cracher dessus ? Non.
Pouvez-vous prouver qu’il est plus violent et traumatisant pour un enfant de moins de 16 ans de voir une corrida que de se faire harceler sur les réseaux sociaux et d’être poussé dans ses retranchements les plus intimes sous peine d’exclusion sociale ? Non.
Pouvez-vous prouver qu’il est plus violent et traumatisant pour un enfant de moins de 16 ans de voir une corrida que de passer en voiture sur le périphérique et voir des Hommes survivre dans des tentes Quechua pourries, trouées, indignes alors qu’on est en France et que la dignité est une chose à laquelle chacun devrait avoir accès ? Non.

Je pourrais continuer longtemps. Vos arguments ne tiennent pas, Madame la Députée.

Et puisque nous avons quasiment le même âge puisque je ne suis que d’un an votre aîné et que, vous comme moi, sommes en âge de devenir parents, permettez-moi de vous exposer en quelques mots, Madame la Députée, ce qu’assister à des corridas dès mon plus jeune âge m’a permis de connaître.

J’ai vu ma première corrida à 3 ans. J’en ai vu depuis chaque année entre 10 et 50.

Enfant, aux corridas, j’ai découvert l’admiration.
L’enfant que j’étais regardait avec des yeux émerveillés ces héros brodés d’or qui, au risque de leur vie, allaient affronter un animal sauvage monstrueux. J’ai appris la valeur de la vie, et son importance, car malgré les arguments des anti-corridas, aucun torero n’exerce cette profession dans le but de « torturer à mort » un taureau. Non. Le torero va aux arènes pour faire don de son corps à son art, et faire naître des émotions profondes pour lui et les spectateurs, avec toujours, l’admiration de la vie, du combat, et de la dignité.
Dans les arènes, oui, la mort est toujours présente ; celle du taureau ou celle du matador. Mais par écho, la corrida permet de faire sentir à chacun le rapport qu’il entretient avec sa propre existence. Pour un enfant, un torero n’est ni plus ni moi qu’un un Dieu humain qui rencontre un Dieu animal et célèbre avec lui la grandeur de la Vie par le prisme de la Mort.

Enfant, aux corridas, j’ai découvert la joie d’apprendre.
Face à des adultes experts, je découvrais mille choses fantastiques car rien n’est enseigné dans l’école de la République de ce qu’on vit aux arènes, et c’est parfait ainsi. Pour connaître la corrida, il faut l’apprendre, et pour cela, il faut écouter « les anciens » parler. Ceux qui ont vécu mille choses, et vous les racontent les yeux embués. Avec envie, on se dit alors « quelle chance ils ont d’avoir connu/vécu cela. Fasse que moi aussi j’y accède un jour ». Pour un enfant, la corrida permet de vivre un moment de transmission avec les générations précédentes.

Enfant, aux corridas, j’ai découvert la société multiple.
Ici, les riches et les pauvres se mélangent, les beaux et les laids, les avares et les généreux, les râleurs et les enjoués, les homos et les hétéros. Tous. Focalisés sur ce combat entre l’homme et l’animal. Sans souci autre que celui de vivre pleinement ses émotions, dépouillé de tout artifice social.

Enfant, aux corridas, j’ai découvert l’amitié.
J’ai rencontré d’autres enfants que les parents emmenaient aux arènes. Certains sont devenus des amis. Tous sont restés, au minimum, des connaissances que je prends toujours plaisir à revoir. Pour certains, ils sont devenus, depuis, parents. D’autres le deviendront peut-être. Mais tous, nous le savons ; nous souhaitons transmettre à nos enfants cette atmosphère des arènes que nous avions connue enfants. Car pour un enfant, les arènes, c’est le temps du bonheur, de l’insouciance, et des retrouvailles avec les copains. Et chaque année, on attend avec impatience la prochaine Feria.

Enfant, aux corridas, j’ai découvert la sensibilité.
Car si la corrida a bien une faculté, je le redis, c’est celle de permettre de vivre des émotions qu’on ne vit nulle part ailleurs. J’affirme aujourd’hui que c’est le seul art qui le permette. Car aux arènes, devant une corrida, on vit un rendez-vous de soi avec soi. C’est très intime. Et c’est bien cela qui, je crois, peut effrayer. Car cette intimité-là, elle est irrationnelle et incontrôlable car trop profonde.

Je pourrais continuer longuement, Madame la Députée, tant aujourd’hui je reconnais comme une chance que mes parents m’aient emmené si tôt voir des corridas. Par leur éducation, ils ont ainsi contribué à faire de moi ce que je suis devenu ; un homme d’une grande sensibilité, tolérant, ouvert, qui s’intéresse à tout ; la littérature, la poésie, le théâtre, l’opéra, la musique, la danse, la politique… qui vit merveilleusement bien dans sa peau et ne retient, de son enfance dans les arènes, aucun traumatisme, mais bien la chance de ce vécu. Cette chance, je souhaite qu’elle reste accessible pour chaque enfant qui le désirerait. Sans qu’une loi liberticide ne vienne tuer dans l’oeuf cette envie.

Aujourd’hui, Madame la Députée, votre proposition de loi, si elle venait à devenir effective, menacerait dangereusement le premier mot de notre si belle devise Républicaine, celui de Liberté.

Je fais confiance à votre intelligence et votre sens du discernement pour comprendre qu’en vous embarquant dans un tel combat, vous vous risquez à une prise de position qui laissera une tâche d’encre indélébile dans votre parcours politique et ne sera que le début d’une terrible dérive : celle du diktat de l’éducation.

Au nom de la Liberté, laissez les parents maîtres de l’éducation qu’ils souhaitent donner à leurs enfants.
Et si des mineurs de moins de 16 ans veulent pouvoir se rendre aux corridas, qu’ils puissent le faire en toute impunité. Ils découvriront entre autres, dans ce monde opaque qui fait si peur à ceux qui n’ont pas appris à le connaître, des valeurs de partage, de respect, de tolérance, de sensibilité, de poésie, d’appartenance à une société, d’ouverture aux différences et d’amour de la vie… et deviendront des citoyens tout à fait fréquentables vivant sans traumatisme. Je vous le garantis.

Très respectueusement à vous,
Arnaud AGNEL, Comédien

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