MANADE DU JONCAS : LES FRUITS DE L’AMBITION

 

UN PALMARÈS ÉLOQUENT 

C’est alors qu’il accompagne ses parents, férus de corridas, que le jeune Patrice Brouillet reste ébahi devant un certain « Luis Miguel Dominguín », grande figura de l’après-guerre, saluant la foule de 15000 personnes en fin de faena. Âgé de neuf ans, il se lance un pari fou et se dit « un jour, je veux être comme lui ». Dalton, sacré Bioù d’Or, lui offrira ce privilège en 1996. Souhaitant tout d’abord être torero, la corrida l’amène à la course camarguaise, et c’est en vacances avec sa famille, que ce soit dans le Haut-Gard où il apprend le parler provençal, ou bien près de l’Etang de l’Or et de la manade Rouquette, qu’il commence à côtoyer les taureaux camargues. Ayant fait fortune grâce à la florescence de ses discothèques, il a un jour l’opportunité d’acheter des vaches de bonnes familles à Fanfonne Guillerme et de bénéficier de très bons étalons, la famille Espelly pensant que la concurrence serait moindre car le petit élevage est éloigné du secteur. Des bêtes de Georges Ribaud et Régis Chauvet, d’origine Laurent, viennent compléter le fond de race que Patrice veut noble et au moral inépuisable. « Fabrique des vaches qui travaillent et, un jour, tu auras la cerise sur le gâteau » lui disait Jacques Espelly, son « professeur », tel qu’il le qualifie. La vallée de la Cèze et de l’Ardèche, toute proches et très touristiques, offre à la manade du Joncas la possibilité de monter de petites arènes mobiles dans tout le secteur et d’organiser de très nombreux « toro-piscine ». L’occasion en or d’essayer les produits de l’élevage, avant de s’intégrer aux courses en pointe « je m’étais fixé d’être dans les 15 premiers manadiers au bout de dix ans. Au bout de quinze ans, j’obtiens déjà un Bioù d’Or » se félicite Patrice Brouillet. Avec 16 voix contre 8 pour Tristan de Saumade, alors en ascension mais pas encore au niveau pour y prétendre, Dalton du Joncas offre le titre suprême à la manade, étant déjà le Bioù de l’Avenir en titre. Élu à la finale en 1995, il est pour le moment le seul cocardier à avoir réalisé cet exploit, enchaînant le cumul des deux plus hautes distinctions délivrées par le Trophée Taurin. Mais 1995, c’est aussi l’année du second Taù d’Or avec Manu, après Sergio qui s’était distingué en 1991. C’est également le premier Trident d’Or de la devise colorée de blanc et violet. En 1996, alors que le Joncas touche l’or avec le fameux Dalton, c’est Loriot qui est Bioù de l’Avenir et Duché échappe à la finale du Groupe 2, les prix s’étant joués sur les six premiers taureaux de la course. D’autres Trident d’Or sont décrochés en 1997 et 2009 tandis que la manade détient le record des Tau d’Or ajoutant Tony (2002) et Vésuve (2005) au palmarès. D’excellentes têtes d’affiche font les beaux jours de l’élevage, on se souvient de l’incroyable bagarreur Magic, mais aussi de ses congénères Pero, Pepone, Buffone et plus récemment Kheops ou Flamenco, barricadier d’envergure.

 

« C’est quand tu ouvres la porte du toril, que la vérité sort »

Malgré un palmarès des plus élogieux, à l’arrivée rapide, Patrice Brouillet se veut toujours plus ambitieux « les taureaux, c’est 40 ans d’illusions et de désillusions. Je ne serais jamais satisfait. D’ailleurs je n’applaudis jamais mes taureaux parce que je leur trouve toujours un petit défaut » précise-t-il. Une façon de chercher que plus d’amélioration dans la sélection qu’il met en œuvre. Pour autant, Dalton reste l’étoile du Joncas « je l’ai fait tenir jusqu’à 16 ans en piste. Je peux dire qu’il m’a fait de grandes courses : celle de Vendargues où il avait fait un nombre incalculable de coups de barrières ou encore à Vauvert. J’étais assis avec Henri Laurent et Marcel Mailhan. Tout deux m’ont dit que j’avais là un grand taureau ». La tâche était rude, à cette époque, pour faire sa place au milieu des grands noms de la course camarguaise et Patrice dû persister dans un milieu semé d’embûches « une fois à cause de magouilles, Aldo, mon tau de seulement 5 ans, s’est retrouvé en position de 4ème, aux As. On a rajouté quelques tours et se fut le meilleur de l’après-midi ! Il y avait de grands tricheurs à l’époque. Ils voulaient mettre leur taureau en avant…mais c’est quand tu ouvres la porte du toril que la vérité sort » rappelle-t-il. Si aujourd’hui la manade manque de taureau vedette, d’une « locomotive », notamment des suites d’un creux de quelques années, c’est avec l’aide de Fabien Grammatico, que Patrice Brouillet tend à redonner au Joncas les années fastes d’antan.

 

L’HOMME DE CONFIANCE

Lui, c’est 19 ans de carrière en tenue blanche. Droitier émérite, gardian salarié, président de club taurin…plusieurs rôles à son arc ont façonné l’homme de terrain, celui pour qui le monde de la course à la cocarde n’a plus de secrets. Il a 20 ans quand Patrice l’aborde, un jour de course à Châteaurenard, lui proposant de venir sur les terres du Joncas, à Saint André d’Olérargues. Le jeune plombier devient le bras droit du manadier et apprend le métier en autodidacte « c’est la passion des bêtes » dira-t-il. Une passion qu’il se mit donc à vivre au quotidien, réalisant une carrière de raseteur remarquable, soulevant la Cocarde d’Or 2001, entre autres « je faisais le travail courant dans la semaine et puis le week-end quand je ne rasetais pas j’allais voir les cocardiers. Parfois je les rasetais et on se croisait, du coup » se rappelle-t-il d’un sourire. Il quitte l’élevage de 2007 à 2014, ressentant le besoin de faire une pause. Cependant, alors que la manade du Joncas décline, Patrice Brouillet revient solliciter Fabien « il a eu du courage car il avait un CDI dans une entreprise, il est revenu et pas tout le monde le ferait. Je lui ai ensuite donné carte blanche. En 5 ans, il a remis la manade au niveau des années 2000 » affirme le manadier. Une aubaine pour Fabien qui connait déjà bien les familles « la sélection, c’est ce qui me passionne le plus dans l’élevage. C’est intéressant car c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas totalement ». Placement, méchanceté et morphologie sont les trois piliers autour desquels elle s’articule désormais. Bien sûr, une noblesse à toute épreuve est le moteur sélectif conservé chez les vaches. Un peu de sang Rouquette a été apporté afin de donner plus de piquant spectaculaire aux futurs produits, qui se montrent aujourd’hui plus sérieux en tenue de piste. D’autre part, un changement de pays contribue à renforcer la carcasse des pensionnaires. Des choix que Fabien partage avec Patrice dans une collaboration des plus fluides « nous avons la même vision des choses et c’est pour cette raison que ça a fonctionné tous les deux. Il me fait confiance » reconnaît-il. « Nous ne sommes jamais rentrés en conflit, on a les mêmes idées, on a la vista » rajoute celui qui a laissé au gardian l’autonomie des contrats. Un challenge que Fabien relève avec brio « Connaître du monde, ça aide. Je ne me suis fâché avec personne à la suite de l’arrêt de ma carrière de raseteur » avant de préciser « je me régale autant de faire courir les taureaux que quand je rasetais ». Et c’est un beau lot de cocardiers qui s’impose à l’heure actuelle à tous les niveaux : si Fétiche, à l’étoile blanche remarquée sur la tête, et Lucky sont les porteurs chance de la manade du Joncas, les Mangin, Forain, Hugo, Nemoz, Verfeuil ou encore le petit dernier Chopin, transpirant d’espoirs, les secondent de près. 

 

L’AVENIR ASSURÉ

190 bêtes constituent le cheptel qui ne totalise que peu de naissances : entre 20 et 30 par an. 300 hectares, en tout, leur sont accessibles sur les communes de La Capelle Masmolene, entre Remoulins et Pouzilhac, Saint André d’Olérargues, et Issirac, qui propose de belles garrigues aux mères. Chaque mercredi de l’été sont organisées des animations au mas qui possède de jolies arènes et une grande salle de réception. Repas, démonstration de tri et initiation à la course camarguaise sont de rigueur, avant qu’un grand toro-piscine ne clôture la soirée. Des animations assurant les rentrées financières et permettant de voir les prestations des vaches, auxquelles s’ajoutent des locations d’appartements à l’année, celles de roulottes devant le lac et l’élevage de cochons partageant les pâtures avec les cocardiers. C’est la fille de Patrice Brouillet qui tient les rênes de l’évènementiel de la manade du Joncas, bien épaulée par Fabien. Un soutien sans faille qui l’encourage beaucoup, tout comme ses deux petites filles, qui portent un bel intérêt à la maintenance du travail bâti. Celui de la passion et de l’obstination.