Le centenaire de l’élevage – Photo Robert Faure

100 ans Manade Fanfonne Guillierme

Le centenaire de l’élevage : 

100 ans Manade Fanfonne Guillierme. A l’époque où débute l’histoire de cet élevage,  la télévision n’existe pas et le cinéma n’a pas de son. C’est à cette époque que Madame Fanfonne Guillierme et sa mère crée la manade Guillierme. 

Pour comprendre ce qui a amené la petite fille née dans le 16ème arrondissement au 55 avenue Kléber proche de l’arc de triomphe, à devenir la grande Dame de la Camargue, penchons-nous sur son enfance.

LA NAISSANCE DE FANFONNE 

Antoinette voit le jour le 31 octobre 1895 à Paris. Ce sera la quatrième enfant d’une fratrie de deux frères Pierre, Charles et de trois sœurs Elisabeth, Hortense, Madeleine. C’est une famille d’aristocrates. Son grand-père, promoteur, est un proche du Baron Hausmann. Son père, Frédéric, possède une importante société de transport. Sa mère Alice est la  fille de Julien de Larnac, un célèbre avocat, et d’Elisabeth de Ville. Elle commence l’équitation très tôt dans le bois de Boulogne.

A la suite d’un incendie en 1904 dans les locaux de l’entreprise familiale, sa mère Alice est contrainte de trouver des fonds pour redémarrer l’activité. Ils cèdent les biens qui sont en leur possession. C’est à ce moment qu’Alice Guillierme décide de s’installer définitivement au domaine de Praviel, propriété acquise par le grand-père maternel, afin d’aider sa mère aux travaux du domaine. C’est donc à l’âge de 9 ans qu’elle pose ses valises à Aimargues dans le mas familial. A cette époque, elle commence à fréquenter les arènes proches auxquelles elle se rend en calèche conduite par le cochet de la famille, Joseph Jourdan surnommé Tef. 

D’EMOTION EN EMOTION

La petite Antoinette assiste à des courses du côté de Lunel. La passion du taureau s’ancre progressivement. C’est par le cheval qu’elle y viendra petit à petit. En 1906, Alice voit que ses enfants commencent à avoir la passion pour les taureaux. Elle acquiert une vache venant de Fernand Granon, Bichette. Ce sera la première acquisition de la famille. L’année suivante en 1907, un épisode pluvieux engendre de grandes inondations. Le Marquis de Baroncelli perd une grande partie de son élevage durant la crue.

Il est proche de la famille Guillierme qu’il côtoie à Praviel. Alice lui propose de séjourner l’hiver avec les taureaux de sa manade dans la cour du mas, afin de les abriter d’un autre désastre. Il y restera jusqu’en 1918. Le marquis passera tous les hivers avec famille Guillierme dans la grande demeure. Elle crée à cette époque une affinité avec la fille du marquis, Nerthe Baroncelli, du même âge que celui d’Antoinette.

Ils resteront très proches tout au long de leur vie. La voilà plongée encore un peu plus dans l’univers de l’élevage et des courses. La jeune Antoinette suivra avec la famille Baroncelli, les bêtes de l’élevage du marquis. Au cours de cette période, la petite vache Bichette donnera naissance à plusieurs veaux nés du mélange avec les bêtes du marquis. Elles resteront à la propriété de l’élevage Baroncelli.

En 1919, est organisée la première course complète de la famille Guillierme aux arènes des Saintes-Maries-de-la Mer. Fanfonne est une excellente cavalière. Elle fera des abrivados pour le marquis ainsi que pour Fernand Granon. En 1914, durant la première guerre mondiale, elle s’occupera d’ailleurs de l’élevage de Fernand Granon en son absence. Au fil des années, elle s’aguerrit au métier de gardian. 

Elle rencontrera en 1911, Jean Hecht, héritier du Baron Hausmann. Elle en tombera amoureuse et se fiancera avec lui. Il est alors appelé sous les drapeaux et reviendra de la guerre grièvement blessé. Cet évènement fera d’elle une femme meurtrie par l’amour. Il décide de rompre son union avec Antoinette. Il ne souhaite pas être une charge pour elle et l’empêcher de vivre sa passion pour les chevaux et les taureaux. Elle sera tellement touchée qu’elle décidera de rester seule jusqu’à la fin de ses jours pour lui être fidèle. Elle se consacrera à sa passion sans mesure.

LES DEBUTS DE GRAND-GUILLIERME

En 1920, Alice Guillierme voyant la passion de ses enfants Pierre, Charles Et Antoinette pour les taureaux, décide d’acquérir l’élevage Abel en association avec Jean Grand proche de la famille et capitaine de la nacioun gardianne. Joseph D’Arbaud, faute de financement, se retira juste avant la création définitive. C’est alors qu’Alice se retrouve dans un café de village à côté de Calvisson, pour acheter une trentaine de bêtes cédées par Mr.Abel. Elle fait un autre achat du côté de Mauguio.

Décidant d’épurer le sang puisqu’il y a eu des mélanges avec des taureaux d’origines espagnoles. Elle bistourne les taureaux entiers et intègre petit à petit du sang de Baroncelli et celui de Granon. La devise azur et or est ainsi créée. Dans les années 20, quelques noms de taureaux se font connaître de ce nouvel élevage Grand-Guillierme comme Bouchard, Envella ou Aiguemorten issus de l’acquisition initiale.

Mais ce ne sont pas les raisons pour lesquelles la manade fut créée. Durant les premières années, la manade ne fait que des abrivados. Elle vient  en aide aux éleveurs qui sont des amis de la famille du marquis de Baroncelli et Fernand Granon. L’élevage assure la relève pour les bandidos et les abrivados, pendant que les cocardiers réputés de ces élevages foulent le sable des arènes de Provence et du Languedoc.

Elle assouvit sa passion de manadière et de cavalière en passant la plupart de son temps à cheval pour accompagner les bêtes au côté de René Chabaud, baïle émérite jusqu’en 1950. Ils seront épaulés par plusieurs amateurs. En ces temps, la sélection est faite en ce sens. Puis un jeune gardian du nom de Jacques Espelly fait son entrée dans l’élevage en 1938. Il est formé de main de maître par le baïle. Armand son frère le rejoint en 1944, en effectuant quelques remplacements en l’absence de son frère Jacques et sera intégré à la manade dès 1945. René Chabaud gardera ses fonctions jusqu’en 1950, puis il cèdera sa place à Jacques et Armand Espelly.

A cette période, la course camarguaise prend une nouvelle tournure : on demande plus de spectacle. Le trio Fanfonne, Jacques et Armand décident d’emprunter ce chemin et de donner naissance à des taureaux faits pour la course camarguaise. La même année la manade s’agrandit. Fanfonne achète quelques bêtes à la manade de Montaut et à la manade Raynaud. 

DES TAUREAUX POUR LA COURSE LIBRE

Jacques qui avait pris pour habitude de noter chaque comportement, chaque détail fait progresser l’élevage avec une sélection rigoureuse. Et les résultats ne se font pas attendre. Dès 1956, c’est le taureau PINPAN qui se révèle au public de la course camarguaise. Ce taureau a déjà les prémices du sang qui feront la renommée de l’élevage azur et or par sa fougue et son tempérament.

Cette même année, la manade Grand-Guillierme change de nom et devient la propriété exclusive de la famille Guillierme. Alice sa maman décèdera trois années plus tard en 1959, laissant Fanfonne triste et seule aux commandes. La manade porte désormais le nom de sa fondatrice Fanfonne Guillierme.

Quelques taureaux continuent de pointer le bout de leur nez au début des années 60 et c’est en 1968 que l’élevage sera auréolé du titre suprême de Biou d’or avec Galapian. Le travail va dans le bon sens. Dans les années suivantes,  les succès sont au rendez-vous. Avec une victoire en 1969 au trident d’or, la manade présente une royale complète dans les années 70.

Le nouveau taureau Tégel recevra le premier diplôme d’or de l’aficioun en Arles. Vidourle est désigné taureau de l’avenir lors d’une finale dans les arènes de Beaucaire.  La manade Fanfonne Guillierme devient un élevage incontournable. Le début des années 80 s’annonce du même acabit. Segren, démontre de grandes qualités.

Il s’impose en 1981 dans l’amphithéâtre arlésien lors de la cinquantième cocarde d’or. Les consécrations continuent et atteignent des sommets en 1983. Les courses s’enchaînent à un rythme effréné et les victoires aussi. Segren en chef de file, fera un doublé de haut vol cette année-là, en remportant à nouveau le prix du meilleur taureau de la cocarde d’or et celui tant convoité de biou d’or. Il propulse Fanfonne et son élevage au titre de légende.

HISSE AU TITRE DE LEGENDE

Quelle saison que cette année 1983 ! Mais une tragédie en fera la dernière année de Segren. Il sera mortellement blessé dans les pâturages et ne pourra pas défendre son titre l’année suivante. Fanfonne avouera d’ailleurs avoir pleuré sa mort. Les années qui suivirent, furent semblable en termes de succès. Néanmoins Fanfonne préparait déjà le futur de son élevage après sa disparition. Elle choisira deux gardians, Jacques et Armand, pour lui succéder avec comme seul souhait de conserver le nom d’origine de l’élevage. Elle organisera officiellement la transition années après années jusqu’à l’hiver 1989.

La grande dame partira rejoindre sa mère Alice le 22 janvier 1989. La petite Antoinette qui tient le surnom de Fanfonne de sa nourrice, clôture alors le chapitre d’une vie dédiée à l’amour de la Camargue, des taureaux et des chevaux. Elle sera décorée du titre d’ambassadrice de la Camargue en 1975, année de la femme. Elle n’avait pourtant créé sa manade que dans le but de s’amuser. Femme élégante, simple et courtoise, un peu garçon manqué, avant-gardiste à bien des égards, elle laisse une empreinte indélébile à la Camargue.

LA TRANSMISSION

A la suite du départ de Fanfonne, Jacques et Armand s’attelèrent à perpétuer l’héritage reçu avec succès. De 1990 à 2000, Raouba-Vesso, Escoulan, Baron, Claudius ou encore Candello seront les fers de lance de la devise azur et or. Ils font  honneur aux deux frères héritiers vieillissant. Le poids des années commence à se faire sentir chez les deux hommes. En 1995, Christian Espelly fils de Jacques Espelly, abandonnera sa carrière professionnelle pour prendre la suite de son père et de son oncle.

Enfant, Christian est très tôt imprégné par cette vie semi nomade de gardian. Il grandit dans la cour des mas de Camargue au gré du déplacement des bêtes de l’élevage. En grandissant, et en suivant les vœux de son père qui lui avait donné le choix pour son avenir tant qu’il ne choisissait pas de devenir gardian, il poursuit de longues études et termine son cursus en école d’ingénieur informatique.

Il finit par partir loin de sa Camargue natale pour vivre et travailler dans plusieurs grandes sociétés de services informatiques comme commercial puis chef de secteur. Mais l’amour de la Camargue restera le plus fort. 

Christian reprend l’élevage qui a une renommée. Mais le défi est de taille. L’élevage n’est pas une science exacte et les erreurs de jugement peuvent coûter cher. Il réussit à prolonger l’histoire par son travail et par les produits qui en ressortent. Claudius, Raouba-vesso et Candello en sont d’illustres représentants.

Il est soumis également au problème de la gestion financière qu’il connait bien grâce à sa carrière professionnelle. Même si Fanfonne Guillierme considérait sa manade comme un loisir à plein temps, les coûts d’exploitation devaient être assumés pour pouvoir continuer à faire vivre la mémoire de la grande Dame. Ce sera chose faite.

Un taureau de la manade Fanfonne Guillierme se reconnait facilement par son tempérament propre. C’est en cela que l’on reconnait la valeur d’un élevage.  

ANALYSE :

Les taureaux de la manade Fanfonne Guillierme ont un trait de caractère bien distinct. C’est avec une bravoure démesurée qu’ils abordent chacune de leur prestation. Cela se voit chez certains spécimens de la manade. Certains développent un caractère fort au-delà de cette générosité. Aroujo tout comme Candello en furent de parfaits exemples. Ce sont deux taureaux très généreux qu’il ne faut pas sous-estimer.

Ceux qui l’ont fait, ont été gravement blessés. C’est ce trait de caractère qui est très intéressant dans cet élevage. Dans le combat d’une course avec enjeu, ils mettent toutes leurs armes pour ne pas se laisser dominer.

Et leurs armes sont différentes des autres taureaux. Ils se donnent sans compter sur une action à la planche comme Gastaboï, Arquet, Candello ou Aroujo. Ils sont très spectaculaires. D’autres comme Antonio possèdent quelques traits de ressemblance avec Segren. Ils utilisent  intelligemment la piste en trouvant toujours une position favorable pour se lancer dans une poursuite avec une anticipation particulière.

Cet élevage par ailleurs, produit beaucoup de bons résultats chez d’autres confrères éleveurs. Le dernier en date est l’illustre Ratis de la manade Raynaud. Il vient d’un étalon de la manade Fanfonne Guillierme. Cet étalon produit un mélange détonnant. Cette manade a de beaux jours devant elle.

Christian restera propriétaire jusqu’en 2007, inculquant petit à petit à Hubert la passion du taureau. 

UN PATRIMOINE BIEN CONSERVE

Hubert reprend la succession en 2007 à l’époque où Candello fait encore des étincelles. L’avenir est envisagé avec beaucoup d’espoir. Même si Estepous, Bessoun, Lou Cran arrivent à la fin de leur carrière, la relève est assurée. 

Il est temps de souffler les 100 bougies de l’élevage. Les taureaux sont au rendez-vous. C’est tout fraichement auréolé par le titre de taureau de l’avenir que Jacquet commencera la saison du centenaire. Il sera  accompagné par des taureaux de grandes valeurs comme Antonio sur qui Hubert compte beaucoup mais aussi Arquet. Ils seront les valeurs sûres de cette saison anniversaire.

REMERCIEMENT 

Nous devons les références de cet article à Robert Faure aujourd’hui garant du souvenir de la grande dame. Il connut Fanfonne très jeune. A l’époque, elle allait voir les vaches à l’étable de son grand-père du côté de Lunel. Petit à petit l’amitié s’est créée. La passion des taureaux les réunissait. Il immortalisera avec son appareil photos, une grande partie de la vie de Fanfonne. Son travail a permis de constituer des archives d’une grande valeur qui seront bientôt disponibles au musée Arlaten en Arles.