Nous sommes en mars 1985, l’hiver est rude au cœur des pâturages de Camargue. La manade Lagarde est une petite manade qui peu à peu se fait une place sur l’échiquier de la course libre. Une devise en pleine ascension qui vient d’être frappé de plein fouet par la catastrophe.

Quelques années auparavant, le cheptel d’Henri Aubanel était frappé par le froid et ses animaux avaient péri, noyés dans le Vistre. Peu après, c’est la manade Raynaud qui avait vu une partie de son troupeau engloutie par une mer déchainée.

Loi des séries ou véritable crime organisé contre les sympathiques manadiers du Cailar ? Cette fois pas de doutes, les bovins ont bien été empoisonnés. Les analyses de l’eau, instrumentées par l’Ecole Vétérinaire de Lyon, le prouve : du Lemissol, un produit organophospaté a été versé dans les abreuvoirs.

Le troupeau tout entier, évidemment, en ont bu. La profondeur des abreuvoirs avait dilué le produit en proportions différentes. Certaines bêtes, notamment les cocardiers ont eu la chance d’en réchapper après des soins immédiats et longs.

La disparition d’une grande partie du cheptel des Lagarde a bouleversé l’aficion. Un véritable drame, qui montre combien l’équilibre d’une manade est précaire, surtout lorsqu’elle se trouve à la merci de mauvaises intentions humaines.

Une manade, n’est jamais à l’abri de la fureur des cieux. Combien de taureaux emportés dans par les orages ou noyés dans une rivière ? Des dangers imprévisibles, qui frappent avec brutalité. Mais que l’homme, puisse de manière totalement délibérée, éliminer la majeure partie d’une manade relève de l’immonde, de l’inconcevable.

L’enquête s’est poursuivie de longs mois, mais pour les Lagarde, pas de doutes, il était clairement question d’une main criminelle derrière tout cela. Pourquoi un empoisonnement ? La chose parait insensée, incroyable.

Le bilan est très lourd : quarante-deux vaches adultes, toutes pleines, sont mortes, ainsi que cinq gros taureaux. Quelques vieilles vaches et une dizaine de veaux s’en sont sorti, non sans peine.

Quelques jeunes bious d’avenir et les cocardiers Parpaioun, Gastaboi, Baillot ou Canaulois se sont sauvés de justesse et vont pouvoir assurer quelques engagements durant la saison.

Route de Générac c’est la stupéfaction, personne n’ose y croire. Toutes ces hécatombes ne peuvent être le fruit du hasard. La main de l’homme tranche et blesse les plus coriaces gardians de Camargue.

Les Lagarde sont abattus par cette tragédie. Le travail accompli, cette sélection rigoureusement orchestrée depuis des années viennent d’être anéantis. Et pour cause, toutes les mères sont mortes, la base est rayée de la carte.

Il fallut tout recommencer à zéro, rebâtir pas à pas tout ce qui avait été fait jusqu’alors. Avec minutie, et avec tous les traquas et aléas que cela comporte.

Le monde de la bouvine, dans un élan de générosité et de grande solidarité va se mobiliser et acheter aux éleveurs cailarens quelques vaches qui pallieront dans une certaine mesure les disparitions…

Un réconfort bienvenu pour ces jeunes manadier, courageux et dévoués, comme désemparés devant ce désastre mais qui avec toute leur énergie, la volonté et les valeurs de ces hommes de bious, ont poursuivis l’œuvre entreprise, plus de dix ans auparavant, sans jamais renoncer, ni même une seconde.