JAMEL BOUHARGUANE : SON QUOTIDIEN EN TENUE BLANCHE

Il est reconnu pour sa gentillesse, sa discrétion, sa disponibilité. Gaucher de qualité, il se démarque souvent par ses rasets purs et élégants, permettant aux taureaux de s’exprimer totalement. Evoluant dans un milieu fortement masculinisé, où courage, force physique et mentale sont indispensables, sa générosité et sa sensibilité se retrouvent au cœur d’un rythme professionnel bien particulier mais tout autant audacieux.
Comment es-tu devenu Infirmier Diplômé d’Etat ?
Je ne m’étais pas du tout destiné à une carrière d’infirmier. Je souhaitais faire un métier dans le sport et je ne connaissais pas le milieu hospitalier. Mon papa est tombé malade et j’ai été amené à me rendre dans les hôpitaux. J’ai trouvé l’approche du personnel soignant intéressante et j’ai voulu me lancer dedans. J’ai passé le concours à Nîmes et à Aubenas, au Sud de l’Ardèche, où j’ai effectué ma formation. Je suis infirmier et je travaille à l’hôpital Carémeau de Nîmes où j’exerce au Pôle Oncologie.
Et comment es-tu devenu raseteur ?
J’ai commencé les taureaux en même temps que l’école, les deux sont venus pratiquement au même moment. J’habitais Montfrin à cette époque et je suivais les taureaux dans les rues. C’est le raseteur Sofiane Rassir qui m’a emmené aux arènes.
Est-ce que l’une de tes fonctions prend le pas sur l’autre, et comment fais-tu pour arriver à les concilier ?
Mon métier, c’est une passion, tout comme les taureaux, et je ne peux pas faire l’un sans l’autre. A l’hôpital, je suis soit de matin, soit de soir, et j’assure également un week-end sur deux. On peut être amené à faire plus, l’été avec les congés alors, souvent, je m’arrange avec mes collègues. Quand je rasète, je prends mon service à 5h45 pour finir à 13h30, je n’ai pas le temps de faire une sieste. Je prends mon sac et je vais directement aux arènes. Je passe d’une tenue blanche à une autre en fait.
Quel lien fais-tu entre ces deux activités ?
On a l’impression que le métier d’infirmier est totalement différent de la course camarguaise mais moi, qui fait les deux depuis plusieurs années, je me rends compte qu’il y a beaucoup de similitudes : le risque est présent, le danger, la peur dans les taureaux s’équivaut au moment des urgences ou d’un mal-être d’un patient, l’adrénaline monte immédiatement, je retrouve les mêmes sensations.
Il y a aussi l’envie de donner aux autres, de faire plaisir tout en se sentant utile. Parfois, quand on ne veut pas faire un raset, on se doit de le faire pour que les gens repartent satisfaits. Pareillement, c’est difficile pour les patients d’être hospitalisés, on veut tout donner pour qu’ils se sentent mieux, qu’ils oublient leur maladie.
Qu’est-ce qui caractérise Jamel Bouharguane en soins et en piste ?
On me dit souvent que je suis trop gentil. C’est vrai que j’ai besoin d’être bien avec tout le monde, dans mon travail avec les membres de l’équipe, l’ensemble des patients, et c’est pareil avec les acteurs de la course camarguaise. Si cette bienveillance est indispensable à l’hôpital, elle ne me réussit pas trop dans les taureaux car je pense qu’avec la compétition il faut savoir s’affirmer un peu plus, quitte à décevoir certaines personnes. Parfois, j’ai la possibilité de faire un « carreau » et de lever une ficelle mais je vais me faire huer, me mettre les autres à dos, donc je ne le fais pas. Cela doit se ressentir dans le classement d’ailleurs !
Est-ce que tu envisages de faire évoluer ta carrière professionnelle ?
Je suis amené à changer souvent de service, à remplacer quand il y a des besoins, je vais aussi bien en gastroentérologie, qu’en endoscopie ou encore aux urgences. Carémeau est un grand hôpital qui se développe de plus en plus, c’est très intéressant. Je ne peux pas encore dire si je changerai plus tard, je ne sais pas.
Es-tu déjà intervenu en tant que soignant lors des courses camarguaises ?
Pour ma blessure personnelle infligée au Grau du Roi par le taureau Regain des Baumelles.
Après la rouste, j’ai regardé mon bras qui avait un gros trou, la peau pendait… j’ai remis la peau et j’ai posé mon teeshirt par-dessus. Les gens étaient paniqués, ils me regardaient marcher jusqu’à l’infirmerie avec sang-froid, j’ai même dit à la présidence que je m’arrêtais de courir. Le médecin était affolé, il m’a raté la pose du cathéter tellement il était pressé !

 

ARTICLE Avril 2019 – Photos Romain Vessier