LA MANADE NICOLLIN : LES FRUITS DE L’HISTOIRE

C’est en 1851 que l’histoire débute, alors que Charles Combet décide d’acquérir l’élevage de taureaux de Jean-Jules Boissier, dont il est le bayle-gardian.

Les bêtes arrivent donc dans les prés du Cailar à l’aube du XXème siècle. Ce sera ensuite son petit-fils, Fernand Granon, qui prendra la relève, alors âgée de 24 ans. Il choisit les couleurs de la devise « le rouge, comme le sang de ma race, et le vert, comme mes pâturages…les meilleurs de Camargue » dira-t-il. Dans les années 20, apparait alors un cocardier d’envergure, « Le Sanglier », élevant la manade sur les hauts rangs de la course libre. S’en suit « Le Clairon », aux tendances vagabondes et spectaculaires lui valant une notoriété telle qu’il fut statufié à Beaucaire. Ramoneur complète ce trio, qui trace le chemin des « rouge et vert » dans les arènes de Provence et de Languedoc. En 1937, ce sont les frères Delbosc qui rachètent l’élevage de Fernand Granon, alors très affaibli physiquement. Traversant la période de guerre, les taureaux demeurent de grandes qualités et « Sarraié », à la robe gris cendré, tient l’affiche.

Jean Lafont, garant d’une lignée d’étoiles

Le 21 décembre 1945, c’est un certain Jean Lafont qui deviendra le nouveau propriétaire de la manade. Riche des conseils de Fernand Granon, à qui il va souvent rendre visite, il s’entourera de connaisseurs et amènera la devise de succès en succès. Granon, persuadé du professionnalisme de ce successeur, lui cèdera l’intégralité des pâturages 15 ans après, afin que les taureaux « restent dans leur pays ». Dix Bioù d’Or avec Cosaque (1956), Mario (1963), Cailaren (1967), Joinville (1972), Ventadour (1977-1979), Furet (1986) et Barraié (1988-1989-1992), six Bioù de l’Avenir avec Lebrau (1962), Brantôme (1973), Mauguiolen (1980), Furet (1984), Beluguet (1992) et Sargahon (1994), quatre Cocardières d’Or avec Isoarde (1981), Emuna (1986), Tartugo (1990-1993), deux Trident d’Or (1970-1987) et pas moins de quatorze titres de meilleur taureau de la Cocarde d’Or Arlésienne, voici ce qui constitue la plus importante partie du palmarès prestigieux de la manade Lafont. Barraié sera le premier taureau à recevoir un troisième Bioù d’Or, recevant la qualification de « Bioù d’Or des Bioù d’Or » par le Trophée Taurin en 2001. C’est à l’âge de 27 ans, le 15 mai 2007, qu’il finira ses jours, avant d’être enterré face au Mas d’Anglas et d’être statufié sur la commune de Saint Christol en 2013. Entre temps, suivant l’exemple de Fernand Granon, Jean Lafont, réfléchi et ne souhaitant pas que sa manade s’éparpille, cède l’historique élevage à Monsieur Louis Nicollin, avec qui il est mis en relation par l’intermédiaire de Dominique Azema, à l’époque co-directrice du Trophée Taurin. 

Louis Nicollin ou la passion pour guide

En octobre 1997, Louis Nicollin, lyonnais d’origine, arrive à la tête d’une des plus anciennes manades de Camargue, mais surtout de l’une des plus titrées. Soutenu par Jean-Pierre Durrieu, le bayle gardian de Lafont, il promet de conserver l’ensemble du livre généalogique des animaux, accueillant la « race » comme un trésor. Car c’est véritablement au coup de cœur que fonctionne l’homme au charisme et à la personnalité atypique. Déjà propriétaire du club de football Montpelliérain, il ne tarde pas à racheter la mythique « Churascaïa », boite de nuit fondée par Jean Lafont dans les années 60, ou la belle entreprise sudiste « Souleiado » faisant le bonheur de sa femme Colette, avant de rénover l’intégralité de la bâtisse du Mas d’Anglas et d’y installer les bureaux du groupe Nicollin, société de nettoyage urbain, de collecte et de retraitement des déchets ménagers et industriels, crée par son père. Également propriétaire de la manade Saint-Gabriel, qu’il a fait naitre en parallèle, les élevages font alors l’objet d’une SCEA, permettant la gestion différenciée de chaque domaine : taureaux, chevaux, agriculture…mais aussi viniculture puisque Louis Nicollin, animé de passions diverses, installe une cave près de la Tour d’Anglas et quelques hectares de vignes. Décédé le 29 juin 2017, quelques mois après Jean Lafont, C’est entre les mains de ses fils, Laurent et Olivier que se dessine désormais l’avenir de la manade.

Une conservation minutieuse

Mais c’est sans compter sur l’appui de Joffrey Barbeyrac neveu de Jean-Pierre Durrieu, responsable administratif et financier de la SCEA depuis une vingtaine d’années, et de Guillaume Granchi, gardian salarié, que la sélection des taureaux et la gestion des calendriers s’aiguillent. Auparavant au service de la famille Cuillé, Guillaume a rejoint l’équipe Nicollin depuis 2013 « je ne serais pas parti de chez Cuillé pour aller autre part » dit-il. Cousin germain de Joffrey, il a toujours connu les « Lafont ». Ainsi, c’est de libre arbitre qu’à eux deux, ils évoquent les idées à soumettre auprès d’Olivier Nicollin, qui demeure l’unique décideur « si tu veux bien faire les choses dans l’élevage c’est du Joffrey. Il y a une dizaine d’années, la manade Saint Gabriel rejoint la manade Nicollin, recréant une base d’élevage. La pure origine Lafont est bien entendu conservée, tandis que du sang Laurent et Cuillé rejoint le cheptel, agrémenté de quelques éléments d’Anne et Yves Janin, dont sont issus Sugar, et le bien connu Sylverado, toujours en exercice. Ainsi, c’est main dans la main que les deux hommes s’attachent à donner à la sélection, tout le savoir-faire mis en œuvre depuis de nombreuses années « nous avons la chance et l’opportunité d’avoir deux des souches principales de Camargue, avec du Lafont et du Cuillé, donc nous essayons de travailler correctement là-dessus » explique Joffrey. Si les trois quarts des taureaux sont d’origine Lafont, chaque année un étalon est demandé à Cuillé « on essaie, avec parcimonie, de faire un petit croisement sur dix reproductions dans l’année » explique Joffrey, un mélange permettant de conserver cet apport tout en favorisant le comportement de prédilection de l’élevage : tenue de piste et/ou finitions.

Les près de la Tour d’Anglas

C’est sur les prés de la Tour d’Anglas, environ 300 hectares, que pâturent vaches et taureaux durant l’été. En hiver, le Mas Saint Anne propose 150 hectares de bois, tandis que le Mas Saint Gabriel, troisième propriété des Nicollin, détient l’ensemble des cultures agricoles. Au Mas d’Anglas, un véritable musée fut aménagé par Louis Nicollin, destiné à rassembler d’un seul tenant, les heures de gloire de l’histoire de la devise par ordre chronologique. De Combet à Fernand Granon, de Jean Lafont à Nicollin, photographies, trophées, tableaux, selles, frontals et autres affiches, racontent une histoire unique, celle des « rouge et vert ». Un véritable trésor qu’a su conserver, avec beaucoup d’intégrité, un fervent collectionneur en la personne de Louis Nicollin « tu peux avoir l’argent et faire les choses sans goût, mais quand tu les fais avec du sens, à coup sûr tu réussi » précise Guillaume Granchi. Un patrimoine gardé intact, l’homme s’étant imprégné des valeurs taurines de sa nouvelle acquisition « Peu de gens auraient pu conserver cela. Peut-être que si Nicollin n’avait pas acheté cet élevage, il aurait été dissout ou perdu. C’est une chance pour nous et pour la Camargue, c’est extraordinaire » explique Guillaume.

Un florilège de succès

En 2002, Virat apporte le premier Bioù d’Or de la manade Nicollin avant de réitérer en 2004. Il s’éteint relativement tôt, ayant souffert physiquement. Une statue, sous laquelle il repose, est érigée à sa mémoire, tout près de la stèle de Barraié. À sa suite, apparait une génération de taureaux intéressants à l’image d’Embrun et d’un trio qui ramène un troisième Trident d’Or en 2008. Aujourd’hui, les Gaucelm, Generous, Brantôme, Benvengu, Bayard, Boa, Mousquioun, Imagié, Boumian, Major, Derick…font les beaux jours de la manade. « Quand tu as une tête d’affiche, automatiquement, cela te dynamise le tout ! » s’exclame Joffrey Barbeyrac. Et justement, depuis quelques années, gentiment, un taureau s’est révélé. C’est âgé de cinq ans, et lors de sa troisième course, qu’il éclate au grand jour, dévoilant des qualités incroyablement spectaculaires. Blessé au sabot en ligue, et sautant son année à l’Avenir, il intègre directement le Trophée des As un 15 aout au Grau du Roi, remplaçant le septième. Se bonifiant avec le temps, sa méchanceté et son agressivité prennent un tout autre tournant en 2019, alors qu’il arbore déjà un prix de meilleur taureau de la finale des As 2018 « avant, il sautait plutôt naïvement mais aujourd’hui, on voit clairement qu’il cherche à attraper le raseteur » dit Guillaume.

Un taureau Généreux

Généreux sans limites, il finit toujours ses quarts d’heure plus forts que ce qu’il les a commencés « ce taureau, tu ne sais jamais s’il va finir la course, ni s’il fera la prochaine » se désole Guillaume avant que Joffrey n’ajoute « ça peut s’arrêter du jour au lendemain ». En conséquence, pas plus de cinq courses lui sont programmées « il faut rester les pieds sur terre et savoir ce que l’on a. Le taureau doit avoir un temps de récupération plus important que les autres » ne manque pas de souligner Joffrey. Pur descendant d’une famille Lafont, à forte tendance « coups de barrières », cette qualité s’est clairement amplifiée chez lui. Après des victoires à chacune de ses sorties à Lunel, Nîmes, Le Grau du Roi et Chateaurenard, « Landié » a été sacré Bioù d’Or 2019 à Arles, rapportant la treizième distinction prestigieuse de l’histoire de la manade, et la ramenant à score égal de la manade Laurent. « S’il nous fallait fabriquer un étalon, nous prendrions toutes les qualités de celui-là » révèle Guillaume. Car dans les yeux de ses gardians, il est « le » taureau idéal. « Des comme celui-ci, j’en ai rarement vu. Furet était l’un des plus méchants de l’élevage, mais il n’avait rien à voir avec lui » raconte Guillaume. Vif de tous les instants, il ne cache pas son comportement sanguin « il est constamment à l’extrême, le matin au pays, dans le camion…il se laisse approcher mais s’énerve rapidement et te fait partir ». 

La distinction suprême

Décoré d’or le 13 octobre dernier et effectuant une course réussie, le taureau impressionnant de grandeur fait la fierté de son entourage « tu fais ce métier là pour atteindre cela » reconnait Joffrey. Au terme de cette fabuleuse saison, deux autres pensionnaires se sont distingués. Tout d’abord Beretta, élue Cocardière d’Or 2019 à Codognan, puis Bellori désigné Tau d’Or à Saint Rémy de Provence, faisant suite à ses prédécesseurs, Arnaud (1999), Sargahon (2006) et Artiste (2015-2016) « il est l’archétype de chez nous » assurait Joffrey, tant sa morphologie reste fidèle au sang Lafont. Avec une telle fin de temporada, la manade Nicollin ne peut que regarder l’avenir avec sérénité, sans toutefois perdre son réalisme « le plus important, c’est d’assurer une continuité » révèle Joffrey Barbeyrac avant que Guillaume Granchi ne conclue « c’est la race qui fait perdurer les taureaux et qui fait la différence entre certains élevages. Si Landié n’était pas enracé, il aurait diminué. C’est la race qui fait qu’il avance ».

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