Roger Pascal, la Course Camarguaise à l’ancienne

Nous allons parler d’une époque bien différente d’aujourd’hui. Elle a marqué l’histoire de la course camarguaise. Roger Pascal est une des figures de cette époque. Les courses de taureaux se pratiquaient sans aucune règle. Tout le monde pouvait raseter à la seule condition d’avoir le courage nécessaire d’affronter les taureaux vedettes du moment. On pouvait se faire une place dans les courses de villages. La manière dont Roger Pascal a commencé, est aujourd’hui impossible à réaliser. C’est loin de ce que nous connaissons. 

Le jeune Roger profite d’une absence de sa mère en 1953 lors d’un voyage médical, pour commencer à raseter à la finale du trophée des As. Il est amené par Jean Cabanis qui vient avec lui pour l’aider. Jusqu’à présent, Roger ne s’était essayé que dans les courses des fêtes votives. Il courait en pantalon bleu, avec des taureaux qui avaient les cornes nues. Dès 1952, il se fit remarquer par les raseteurs les plus expérimentés de l’époque. Il est doté d’un bon coup d’œil et arrive à gagner une grande partie des primes allouées aux attributs de la tête des taureaux. C’est donc en 1953 qu’il se présente à la finale du trophée des As avec son ami Jean Cabanis. Celui-ci sera son tourneur et ils vont  faire équipe ensemble. Il arrive à Nîmes inconnu du public. Le premier taureau qui sort est Sangar de la manade Laurent, excellent premier pour l’époque. Roger ne se laisse pas impressionner par la réputation du taureau. Il applique ce qu’il fait habituellement dans les courses de villages et lève le premier gland à 20 000 francs. Il coupe la cocarde du second. Cette année-là, c’est Lopez de manade Thibaud, le Biou d’or en titre. Il sort en 6ème position. Roger le dépouille de tous ses attributs : sa réputation est faite. Le lendemain, un article titrait « La révélation de l’année ». Il faisait l’éloge du jeune Roger Pascal qui avait triomphé lors de la finale. Sa carrière était lancée. L’année suivante, on se l’arrachait. Il se produisit  alors dans toutes les arènes de la région remportant plusieurs trophées prestigieux de l’époque comme la cocarde Paul Ricard. Il finit 3ème au trophée du Provençal et 2nd à la cocarde d’or. Cette saison très importante, le propulse sur le haut de l’affiche. Très vite adopté par les anciens comme Fidani, Volle, Falomir ou encore les frères Douleau, il fera quelques voyages du côté d’Oran ou de la Belgique. Il peaufinera sa connaissance au fil des courses. A partir des années 1957, 1958, l’histoire prend un autre tournant. Roger est maintenant un raseteur expérimenté qui partage l’affiche aux côtés d’André Soler, Francis San Juan et François Canto. Ils affrontent les cocardiers vedettes comme le célèbre Gandar de Blatière, Virgile et Cosaque de Granon ou encore Régisseur et Evêque de Raynaud. A cette époque, la première difficulté  dans les arènes était de ne pas pouvoir se mettre à l’abri partout. La plupart des contre-pistes étaient très large, les raseteurs sautaient en mettant la main sur la planche pour passer par-dessus et donc ne pouvaient pas s’accrocher dans les gradins comme nous pouvons le voir aujourd’hui.  

LE CARRE D’AS

On commence à évoquer le carré d’As. A cette période, c’est Paul Laurent qui a la charge d’organiser les courses dans la grande majorité des arènes de la région. Si vous souhaitiez avoir des taureaux, c’est avec lui qu’il fallait traiter. Paul avait pour habitude d’engager les quatre vedettes de l’époque. L’appellation de carré d’As est venue d’elle-même à l’époque avec cette équipe tout fraichement constituée. Cette équipe était complémentaire. Soler était la locomotive de la bande. Durant huit saisons, jusqu’à la grave blessure de Soler, la bande du carré d’As s’entraide pour solutionner les plus grandes difficultés que pose les cocardiers de l’époque. Ils ne concevaient pas qu’un taureau les domine. Dans le carré d’As, Roger est le plus adroit. Classique et toujours précis au départ de longs rasets, il calcule et analyse la meilleure option avant de s’élancer. Il ne court pas pour gagner un trophée en particulier, mais se fie à la forme du jour pour engranger les victoires quand elles se présentent à lui.

L’équipe évolue au fil des courses, jusqu’à ce tragique accident en 1965 à Beaucaire où Aureillois blessera mortellement d’un coup de corne à la cuisse François Canto en lui perforant l’artère fémorale. 

Roger était encore jeune et continuera sur sa lancée. Il réalise une carrière sans blessure importante mise à part deux coups de corne à l’épaule et à la fesse. Il passera près de vingt ans comme raseteurs enchaînant près de 80 courses. Il gagne quatre glands d’or (deux à Chateaurenard et deux autres à St Gilles), une cocarde d’or, le trophée du provençal, la coupe Giraud de Mouriès, un trophée des As et la palme d’or. Il appréciait les taureaux comme Cerf de Raynaud et Galapian de Fanfonne Guillierme. Il mettra un terme à sa carrière en 1972 par un jubilé dans les arènes de Mouriès.

L’EVOLUTION

La grande évolution selon Roger s’est faite avec la préparation physique des raseteurs. Une première forme de professionnalisation. Les raseteurs se sont mieux soignés au fil du temps. A son époque, on aimait aussi bien les taureaux que l’après course. On débattait souvent autour d’un apéritif  à rallonge. Très peu d’arènes étaient équipées de vestiaire comme aujourd’hui. On s’habillait avant et après la course dans les cafés du village. Cette proximité créait une convivialité avec les aficionados, ce que nous voyons moins de nos jours. A la grande différence de la plupart des autres raseteurs, Roger travaillait dès le mois d’octobre au Mas de Tessier à Gallician. Son père en était le régisseur. L’hiver était très souvent propice à la dépense de la recette gagnée l’été. Puis, le printemps revenait. Beaucoup de courses de sa génération ont eu ce fonctionnement. La seule préparation que faisait Roger, c’était des courses de festival à partir du mois de février. Elles étaient organisées à Graveson par un ami d’André Soler. Ces courses leurs permettaient d’arriver avec une certaine avance sur les autres car le carré d’As avait déjà repris ses repères. Selon Roger, il est difficile aujourd’hui de déceler des qualités chez les jeunes taureaux. La génération actuelle est habituée à plus de facilité. La modification des arènes avec plus sécurité, ce qui est un point positif, n’incite pas les raseteurs à prendre le risque de s’engager dans des rasets où il ne maîtrise pas toutes les composantes. Cela se complique donc dès qu’un taureau plus expérimenté se présente. C’est selon lui, un facteur du manque d’émotion que l’on peut constater de nos jours. Cela a un effet sur la progression des taureaux dans leur apprentissage. Vu les soins apportés aux taureaux de nos jours, il devrait y en avoir avec beaucoup plus d’expérience. Roger constate qu’il aurait beaucoup plus de mal à raseter aujourd’hui. Lui, il prenait son temps dans les déplacements. Aujourd’hui, il y a moins la possibilité de faire la différence entre un raseteur téméraire et un qui l’est moins. 

 LES ANECDOTES 

A chaque époque, son histoire. 

Bien qu’il y avait peu de préparation physique hivernale, la saison taurine était chargée de beaucoup de courses : jusqu’à trois fois par jour. Roger enchaînait deux courses l’après-midi et une le soir. 

La première rencontre du jeune Roger Pascal avec le déjà célèbre Gandar.

Lors de sa sortie dans les arènes de Lunel 1954, Charles Fidani lui dira de s’en méfier et de ne pas partir à l’aventure. Le taureau expérimenté était doté d’un excellent coup d’œil. Il avait un comportement particulier : il était souvent en déplacement, ce qui avait pour effet de laisser des possibilités pour un raseteur. Roger le savait. Mais c’était sans compter sur l’intelligence du grand et imposant Gandar, taureau d’un charisme hors norme, même s’il ne lui restait qu’une seule corne après un accident. Roger entrevit la possibilité qu’offrait le taureau. A l’aise dans ce style de raset, il s’élança comme à son habitude. A l’encontre du raset, Roger était pris. Le grand Gandar avait bien anticipé ce genre d’erreur de jeunesse. Il se retrouva à portée du jeune raseteur. Le chemin qui restait à parcourir pour Roger était encore long. Il allait du milieu de la piste de Lunel jusqu’à la planche. Puis Gandar faisait de très gros coups de barrière sautant loin derrière la contre piste et chassant avec son unique corne, telle un sabre afin de blesser. Roger le savait bien. La barrière approcha à toute vitesse. Il se jeta la tête première derrière les planches. Une fois par terre, le taureau frustré de ne pas l’avoir touché, se dressa sur le marchepied de la piste et tenta encore de blesser le raseteur. Cette entrevue entre le Grand Gandar et Roger sera la seule de l’histoire car Roger impressionné par Gandar, se jura de ne plus réitérer l’aventure. A cette période, Gandar imposait un respect indéniable et tous les gauchers de l’époque ont eu leur lot d’aventure du même genre avec l’exemplaire de l’élevage de la manade Blatière. Avantagé par sa taille, il était très rapide. Ce qui avait pour conséquence de mettre facilement en difficulté les raseteurs de l’époque. Aux yeux de Roger, ce fut le plus grand taureau de sa génération.  

Mais l’anecdote la plus marquante pour Roger, restera l’accident de François Canto, encore jeune à l’époque. A cette époque, il n’y avait aucune limitation du nombre de raseteurs, ce qui produisait beaucoup de mouvement autour des taureaux et pas mal d’émotion. 

LA RECONVERSION

Roger projetait de s’arrêter à l’âge de 30 ans. Il acquit le café du Nord à Beauvoisin en 1962, mais il continua encore 10 ans sa carrière, alternant entre le café et les courses. Il investit toutes ses rentes de raseteurs dans les commerces à la vente à Beauvoisin. Il créa un patrimoine d’affaires petit à petit allant jusqu’à fonder une discothèque. Il acquit en même temps plusieurs parcelles de terrain et de l’immobilier. Il vécut de ces investissements réfléchis tout au long de son après carrière, ne se privant d’aucun plaisir. Enfant,  il était allé très peu à l’école à cause de la guerre et de ses difficultés, Il acquit ses connaissances en autodidacte. Il avait en poche un diplôme du conservatoire de musique en saxophone. 

Il est à l’origine de la création du club des anciens raseteurs en 1987 avec Fidani, Cabanis et Rinaldi.  Il en restera président pendant 13 ans cédant sa place à Jacques Roumajon. Créé à l’origine pour financer les hommages, certains raseteurs lui donneront la forme que l’on connait aujourd’hui. 

Roger reste un personnage indissociable de cette époque où les courses de taureaux se déroulaient hors d’un cadre structuré. Il n’était que peu nécessaire à l’époque. Cette génération a tout connu. Bien en phase avec son époque, il restera un passionné baignant au beau milieu des gens de la bouvine. Ce fut un réel plaisir d’échanger sur sa mémoire et son histoire avec ceux qui l’ont connu.